Esperanza – Bérangère Musseau

Si l’espoir fait vivre, le peuple sahraoui en est la preuve incarnée. 31 ans après avoir été chassés de leur territoire par l’armée marocaine, les réfugiés sahraouis de la hamada de Tindouf, vaste désert isolé du reste de l’Algérie gardent l’espoir d’un retour sur leur terre, libres.

L’espoir des vieux

23 h 45. Le froid est tombé sur la base. Les tentes bureaux des différentes ONG présentes dans ces 300 mètres carrés gérés par l’UNHCR se sont peu à peu éteintes. C’est l’heure du thé dans la tente des « chibanis », les vieux gardiens. D’un « Salam Aleikoum » respectueux, Mohamed passe la porte. Il revient de son tour de garde, et rapporte des nouvelles de la radio sahraouie.

« Équithé »

Assis sur les lits, les regards sont penseurs, l’heure est à la réflexion du temps qui passe. Seul Abdallah est assis à terre, au centre, veillant à la braise sous la théière. La musique du thé versé et reversé dans les « kas », selon une tradition vieille comme le désert, invite à la discussion. Un débat s’ouvre peu à peu entre les vieux. La conversation est en hassanya, les yeux s’allument et le ton monte. Amer comme la vie, ainsi est qualifié le premier thé. À son image, les vieux racontent…

Ils racontent le Sahara. L’Avant. L’époque espagnole, et l’époque des grandes tribus guerrières. Les familles nomades qui se croisaient autour d’un puits, les pêcheurs de Dakhla, la vie de ces gens des nuages. Le premier thé est servi, équitablement, et est bu, respectueusement. Pensifs, ils racontent l’Exil. L’invasion marocaine et la terreur. La résistance. Le choix où plutôt le non-choix des armes. Ils racontent les massacres, la torture, la guerre.

Le goût amer de la vie, les vieux sahraouis ont eu l’occasion de le tester…
Doux comme l’amour, le deuxième thé est servi à chacun… C’est l’arrivée dans les campements après de nombreuses années de guerre. Les retrouvailles avec leurs femmes, fondatrices de ces campements de la Hamada de Tindouf, organisatrices d’un système social fonctionnel qui a permis l’installation de plus de cent mille Sahraouis, mis sous la protection des lois internationales. Les yeux rêveurs, Mahmoud nous parle des débuts de la lutte du Polisario. La création de la RASD, où la mise en place d’un système démocratique visant à faire reconnaître ses droits à ce peuple en exil. Séparés par un mur miné et gardé par les militaires marocains, les réfugiés ne peuvent plus faire marche arrière et perdent le contact avec les nombreuses familles restées dans les territoires occupés. Afin de garder un lien avec ces villes occupées par les marocains, les réfugiés choisissent de baptiser les camps du nom des principales cités sahraouies.

La poursuite de la lutte pour l’indépendance passe par l’éducation des jeunes et la transmission de la culture sahraouie, les vieux le savent bien. Trente et un ans d’attente, lourd en martyrs et en sacrifices, trente et un ans de patience et de diplomatie. Et cette communauté internationale qui privilégie ouvertement l’économie libérale mondiale au détriment du droit inaliénable des peuples à disposer d’eux-mêmes. En ajoutant le sucre, Abdallah égraine les années passées depuis la promesse du référendum. 1991-2007, 16 ans d’espérance en la communauté humaine.

Raconte-moi encore, chibani, l’histoire des Sahraouis… Mais le récit prendra fin avec le troisième thé. « Sucré comme la mort », les vieux racontent l’avenir…

Le retour sur leur terre où ils y mourront, libres… L’espoir et la certitude qu’un jour leur pays sera reconnu et qu’ils retourneront vivre et mourir la tête haute au Sahara occidental, en s’assurant que la descendance connaîtra ses terres et vivra en hommes et femmes libres. Car s’ils sont là aujourd’hui, c’est bien qu’une volonté de fer les main- tienne dans ces campements. Celle d’acquérir un jour leur indépendance en prouvant à la communauté internationale leur capacité à s’autogérer. C’est bien cela qui les maintient en vie sur ces terres arides.

Camps de réfugiés où État en Exil ?

Prisonniers de leur statut, les Sahraouis doivent jouer un double rôle, celui de réfugiés, donc inéluctablement bénéficiaires de l’aide internationale, et celui de citoyens d’une république dont la reconnaissance par la communauté internationale est au cœur même du conflit…

Le moral des jeunes

Internationale et lucide, ainsi pourrait-on qualifier la jeunesse sahraouie en deux mots.Très tôt, les jeunes partent étudier à l’étranger, à Cuba, en Espagne, en Mauritanie, en Lybie où en Algérie par exemple. Ainsi, Salek, 28 ans, est arrivé de Cuba il y a 2 ans, après 15 ans passés dans l’île. Diplômé en droit, Salek ne sait comment envisager son avenir dans les camps. En attendant de pouvoir exercer son métier d’avocat au sein d’une république sahraouie reconnue à laquelle il croit, Salek tente de trouver un travail au sein d’une OSI qui pourrait l’embaucher.

Fatimatou est médecin, femme moderne de 30 ans, elle vit seule et gagne son indépendance. Elle a passé 17 ans à Cuba, et a la chance de pouvoir exercer son métier dans l’un des hôpitaux des campements. Elle étale sur le tapis des photos colo- rées de sa vie cubaine, plage, faculté, loisirs… Le retour au camp après tant de temps à l’étranger est plus que brutal et difficile. Nombreux sont ces jeunes, nés dans les camps, envoyés enfants dans des pays « amis » afin qu’ils puissent acquérir un savoir scolaire et universitaire, qui reviennent aujourd’hui vivre dans les camps. Il faut renouer avec la culture arabe, se faire à l’idée qu’il n’y a que du sable à 1 000 kilomètres à la ronde, et que les sorties socioculturelles d’un soir, juste, t’oublies. Fatimatou avoue qu’elle aimerait rentrer un jour sur les terres de ces ancêtres, mais avant tout pour voir sa mère réaliser son rêve. Elle- même n’a jamais connu le territoire revendiqué, elle a vécu la fuite vers l’Algérie en 76, emmitouflée contre sa mère, elle avait seulement 3 mois. Avec humour, elle charrie son ami de Cuba, Amri qui lui, est né en septembre 1976 à El Aioun-campamiento et qui n’a donc jamais mis les pieds en territoire sahraoui. À leur côté, Mehdi 27 ans, a lui fui les territoires occupés. En mai 2005, des manifestations réclamant la libération des prisonniers politiques sahraouis ont eu lieu dans plusieurs villes des territoires occupés. Fortement réprimés par l’armée marocaine, les manifestants pour certains ont été torturés, où encore emprisonnés

dans les prisons marocaines. Mehdi faisait partie des manifestants de Smara, il a réussi à fuir, à passer le mur pour être accueilli dans les campements. D’ailleurs, contrairement aux autres qui, hors hassanya, ne parlent qu’espagnol, lui parle le français, influence marocaine oblige. Il s’est marié en février dernier, avec une Sahraouie des campements qui étudiait en Lybie. Il a dû attendre ses parents qui revenaient de Mauritanie, et c’est à Smara-campement qu’ils ont célébré « la boda »… L’avenir est un sujet récurent chez les 18-30 ans. Instruits, politisés, ils connaissent les enjeux de cette société du désert. Tous parti- sans de la lutte pour l’indépendance, ils divergent cependant sur la manière d’y arriver. Le « combat diplomatique et pacifiste » défendu par les représentants du Polisario fait écho chez les jeunes. Beaucoup d’entre eux ont connu un temps la vie à l’occidentale et aspirent à la paix et la prospérité. Cependant, un certain nombre, las de ne pas pouvoir envisager d’avenir, voyant la solution « diplomatique » comme une suite de réunions et de rencontres interminables n’aboutissant à rien depuis des années, las de cette situation qui stagne, une partie des jeunes se dit sérieusement prête à reprendre les armes.

Trente et un an d’Urgence

La situation des réfugiés sahraouis qui perdure depuis maintenant trente et un ans, est un exemple parfait d’une crise qui relève bel bien de l’aide d’urgence tout en s’inscrivant dans la durée.

Car la vraie question est avant tout humaine, quel avenir pour ces hommes, ces femmes, ces enfants qui naissent par milliers dans des campements arides, sous un climat hostile, dépendant alimentairement de l’aide du PAM, et vivant dans des conditions de vie plus qu’inacceptables ? Comment des femmes, des hommes et des enfants parviennent-ils à maintenir cette « cohésion sociale » fonctionnelle qui fait leur force, leur permettant à chacun de trouver une place dans cette société du désert ?… Comment ces mêmes femmes, hommes et enfants acceptent-ils de vivre dans ces conditions plus qu’hostiles à l’homme, au nom de leur droit à l’autodétermination et avec principale motivation l’espoir de revenir un jour sur leurs terres, libres ?

Comment un peuple parvient t-il à survivre en dépendant quasiment à 100 % de l’aide internationale durant trente et un ans ?
Pourquoi la communauté internationale préfère t-elle financer des projets humanitaires plutôt que d’avancer vers un règlement politique légitime du conflit ?

Foyer de tensions politiques, le milieu des humanitaires des campements laisse à réfléchir sur l’impact des actions menées dans la durée, financées par les bourses des commissions européennes et onusiennes, soutien humanitaire, bonne conscience des états riches qui donnent d’un côté, mais profitent largement d’une situation politique et économique qui les arrange, de l’autre.

Et pourtant que seraient les camps sans aide humanitaire internationale ? Et qu’adviendrait-il de ces 170000 hommes dont une bonne partie a moins de 5 ans, privé de nourriture où de soutien hydraulique ? Qu’adviendrait-il également du « dossier sahraoui » et de la RASD sans ce statut de réfugié lui permettant bon gré mal gré de poursuivre la lutte vers l’indépendance ?

Si l’entraide humanitaire n’est évidemment pas une solution « durable » à la résolution de ce conflit, il permet cependant la survie de ce peuple réfugié dans un territoire particulièrement hostile à l’homme, et ce depuis plus de 30 ans. L’humanitaire du XXIe siècle laisse à penser… Les Sahraouis traversent actuellement une crise alimentaire. Les stocks de sécurité sont vides et la population manifeste lors de la venue des délégations notamment européennes en réclamant une aide alimentaire régulière. Les gens ont faim, les enfants manquent de vitamines et de produits laitiers, les femmes souffrent d’anémie… Les liens bilatéraux unissant les campements à différentes villes espagnoles, italiennes et françaises, pallient pour un temps au retard de l’aide du PAM, mais jusqu’à quand ? La résolution du « problème sahraoui » est politique, l’humanitaire n’est qu’un pansement sur une plaie infectée.

Qu’attend la communauté internationale pour agir ? Une réponse pourrait venir de la France. Jusqu’à juin 2005, la France soute- nait ouvertement les positions marocaines sur le dossier du Sahara occidental. La France est en effet le premier partenaire commercial du Maroc avec un volume d’échange de 5,3 milliards d’euros. En février dernier, le ministère des affaires étrangères sahraoui a fait appel au futur président français pour défendre le dossier sahraoui et faire pression sur le Maroc.

À l’heure où nos candidats se pressent derrière les caméras, nous, citoyens chanceux d’une république prospère, devrions prendre le temps de la réflexion sur l’impact des décisions présidentielles à l’étranger, et surtout, prendre enfin la mesure du rôle que joue la France en Afrique.


Sahara Info 138
janvier février mars 2007